Le 10 mars 2017

Conversation avec J-F Laguionie

 

Jean-François Laguionie est sans doute l'un des plus grands réalisateurs de film d'animation français. Au départ homme de peinture et de théâtre, sa rencontre avec Paul Grimault le conduira finalement vers le cinéma d'animation. Ce dernier lui ouvre les portes de son atelier, lui laisse tout le temps, la place et la liberté nécessaire pour faire ses films. Jean-François Laguionie réalise ainsi ses trois premiers courts métrages en papier découpé. Et ce ne sera que le début d'une longue et prestigieuse carrière... Auteur de neuf courts et cinq long métrages, Jean-François Laguionie n'en finit pas de nous fasciner et de nous enchanter.

Benshi a eu la chance et le plaisir de le rencontrer, pour discuter de son oeuvre, de son parcours et de ses inspirations. Il vous dévoile quelques morceaux de conversation...

 

Benshi : Certains thèmes ou motifs ont une place importante dans vos films, comme la nature, l’océan, le voyage, mais aussi la peinture, la musique, ou l’Art en général… Pouvez-vous nous parler de vos influences, de ce qui vous fait vibrer et vous inspire pour faire vos films ? Comment naissent-ils ?

J.-F. Laguionie : Mes films, ce sont d’abord des petites histoires, que j’écris sans savoir si elles vont donner quelque chose. Souvent, j’espère trouver un éditeur, mais au bout d’un moment, voyant qu’elles ne sont pas publiées, certaines me donnent envie de mettre des images dessus... Peut-être parce que je suis avant tout un dessinateur. Mais d’où les histoires viennent, personne n’en sait trop rien. Même les grands écrivains ne peuvent dire d’où viennent les histoires !

Après, en effet, il parait que d’une histoire à l’autre, on retrouve des thèmes comme celui de la mer ou de la peinture, mais je n'en suis pas vraiment conscient. D'autres choses m'inspirent aussi, comme les grands espaces dans lesquels un être humain peut se retrouver un peu face à lui-même. Dans mes histoires, j’ai besoin de placer mes personnages non seulement en relation avec un univers gigantesque (ça peut être la jungle, la montagne, le désert, la mer) mais aussi face à des conflits de personnes ou de société.

Sinon, je crois que dans mes premiers films, j’étais très influencé par les peintres Naïfs, comme le Douanier Rousseau. Et puis cette influence s’est apaisée - heureusement en fait parce que c’était un peu une espèce d’imposture. Ensuite, ce sont plutôt les peintres Surréalistes, comme De Chirico ou Magritte, qui avaient aussi une façon de raconter leur peinture, qui m'ont influencé. C’est autant littéraire que pictural.

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre rencontre avec Paul Grimault ? Son film, Le Roi et l’oiseau, fait partie des incontournables sur Benshi (les "Indestructibles"), que l’on aime montrer et remontrer aux enfants. Quelles influences cette rencontre a-t-elle eu sur votre vie professionnelle ?

Ça a été la rencontre artistique la plus importante de ma vie. J’avais un peu plus de vingt ans quand je l’ai rencontré. Je sortais d’une école d'Arts Appliqués et je me destinais plus au décor de théâtre qu’à l’animation. Cette rencontre a été déterminante. C’était à une époque de sa vie où il était extrêmement ouvert. Il avait interrompu provisoirement sa création parce qu’il avait de gros problèmes avec La bergère et le ramoneur, qui est devenu ensuite Le roi et l’oiseau. Dans cet intervalle, il s’est passé un temps où il était très accueillant, très généreux avec moi. Dans une famille, on a toujours un oncle qu’on admire, à qui l’on peut se confier davantage qu’à son père et je crois que Paul a joué ce rôle pour moi. Il me fichait complètement la paix ; il ne voulait pas que je fasse comme lui, que je sois trop influencé ; il voulait que je me débrouille seul. J’avais mes histoires en papier découpé, et il m’a dit « mets une caméra dans un coin, tu fais un petit film, et puis comme ça tu apprendras ». Il n’y avait pas d’école à cette époque.

 

Votre premier long métrage, Gwen et le livre de sable, est sorti en 1985. Vous aviez déjà réalisé neuf courts métrages. Comment êtes-vous passé au long métrage ? Cela correspond aussi au moment où vous avez ouvert La Fabrique… ?

En effet, nous avons créé La Fabrique, un studio de production et de réalisation de films d'animation, dans un petit village des Cévennes. Avec quelques copains réalisateurs, on pensait pouvoir garder la liberté qu’on avait dans le court métrage et la faire passer dans le long métrage. Mais Gwen et le livre de sable a été un véritable échec financier, parce qu’à cette époque-là - et c’est malheureusement encore un petit peu le cas - le film d’animation était considéré comme un spectacle pour enfants. Alors que nous l’avions conçu comme un poème, une peinture, une musique... Je rêve d’un temps où l’on pourrait écrire et réaliser des films comme on écrit de la poésie, ou comme on fait de la peinture, sans avoir l’obligation d’une structure narrative, d’aventures ou d’histoires extrêmement bien construites, pour que le spectateur ne s’ennuie pas une seconde. Avec Louise en hiver, je vais peut-être m'en approcher un peu.

D'ailleurs, Gwen et le livre de sable est passé à la Cinémathèque lors de la rétrospective au mois de novembre 2016 (ndlr ACTU "Jean-François Laguionie, une vie dessinée") et j’ai découvert qu’il était programmé pour le jeune public. Il a fallu que j’explique que ce film était pour les enfants mais aussi pour leurs parents ! (rires)

Il y a quand même une évolution du public : aujourd'hui, on propose aux enfants des spectacles un peu plus adultes. Moi je suis un vieux bonhomme, mais je me sens complètement immature, et quand je fais un film, je parle à l’enfant qui est en moi. Et inversement, quand j’étais enfant, je me considérais déjà comme un adulte. Donc je ne voulais pas qu’on me raconte de bêtises. (rires)

 

L’évolution des techniques utilisées entre votre premier long métrage, Gwen et le livre de sable, et ceux qui ont suivi, a-t-elle changé votre rapport à l’animation, à vos films et à votre façon de travailler ?

Je vais vous décevoir mais ça n’a pas changé grand-chose. (rires) J’ai commencé par aborder une technique très artisanale, le papier découpé. J’ai aussi fait un peu de marionnettes quand j’étais plus jeune. Ensuite, je me suis tourné vers le dessin animé, comme pour Le château des singes, mais on s’est rendu compte que les ordinateurs pouvaient nous faire gagner beaucoup de temps. Donc pourquoi pas ! Je n’y étais pas opposé, à condition que l’on ne se rende pas compte que c’était des machines qui avaient fait l’image, et qu’il y avait quand même des artistes derrière le clavier du computer. Là-dessus, j’étais assez exigeant et c’est pour ça que les spectateurs qui sont venus voir Le Tableau, n’ont pas tellement eu l’impression que c’était de la 3D. Ils voient de la peinture. Et dans Louise en hiver encore plus ! Avec l’équipe de Jean-Pierre Lemouland, on a réussi à intégrer le grain du papier, sur lequel j’ai fait tous les décors du film, aux personnages, qui eux sont en 3D. On a l’impression que les personnages sont aussi peints sur le papier.

 

Avez-vous travaillé avec des équipes de plus en plus importantes au fur et à mesure des films ou vous êtes resté à chaque fois sur des modèles d’équipe qui étaient sensiblement les mêmes ?

Ça a été variable : j’ai fait des films avec d’énormes équipes de trois cents personnes comme pour Le château des singes. Ensuite, pour L'Île de Black Mor et pour Louise en hiver, je suis revenu à une toute petite équipe, une dizaine de personnes. Je me sens plus à l’aise avec des équipes réduites. Mais mon travail c’est surtout d’avoir confiance en ceux qui vont les diriger. Je prépare tout le film, ensuite je ne remercie jamais assez l’assistant réalisateur - qui est la plupart du temps un réalisateur lui-même - et qui est capable de résoudre tous les petits trucs que je ne sais pas faire. J’ai beaucoup de lacunes dans tout ce qui est technique, ou tout ce qui est de l’ordre de l’organisation. La préparation du film est le moment où je suis le plus à l’aise, où je peux avancer le plus loin possible dans le dessin, avant que le producteur ne trouve les moyens de produire le film. C’est très long, très difficile de produire un long métrage d'animation.

J’ai également travaillé avec des peintres bien plus forts que moi : Bernard Palacios pour Gwen et le livre de sable par exemple, qui est un grand peintre et réalisateur, ou encore Jean Palenstijn.

 

Pouvez-vous nous parler des voix qui donnent vie à vos personnages ? C'est un véritable travail de direction d’acteurs. Comment choisissez vous les comédiens qui vont prêter leurs voix ?

Quand il s’agit d'enregistrer les voix des personnages, je suis très excité. J’ai l’impression d’être le metteur en scène d’un autre film. C’est très important que les voix soient vraiment à un niveau très élevé d’authenticité, de sincérité, avec un vrai travail de création.

La voix de Dominique Frot donne beaucoup de force au personnage de Louise, qui lui manquait justement dans mes premiers dessins. Comme j’ai eu la chance de pouvoir enregistrer Dominique Frot il y a très longtemps, j’ai ensuite repris les dessins du personnage en pensant à elle, pour lui donner plus de poids, de courage, de combativité, d’humour aussi. Il y a eu un vrai échange. En production, les voix viennent souvent trop tard, comme la musique…

Je travaille avec un petit studio à Paris, avec lequel j’ai fait mes trois derniers films et qui fait un travail très sérieux. Ce n’est pas le plus long, mais c’est souvent le plus déterminant, le plus excitant. La musique se fait en parallèle de l’image. On se focalise sur l’image, mais le son a tellement d’importance dans un film d’animation ! On devrait passer autant de temps sur le son que sur l’image. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

 

Comment avez-vous abordé la rétrospective de votre œuvre au mois de novembre à la Cinémathèque, de voir réunis en un week-end tous vos films, votre œuvre, donc probablement une grosse partie de votre vie ? C'est un peu comme une sorte de voyage dans le temps ?

C’était la première fois et j’étais d’autant plus ému que c’était à la Cinémathèque. Pour moi c’est LE temple. C’est là que j’ai découvert que le cinéma était un Art, comme la peinture ou la musique. C’est une grande chance pour moi, à tel point que je me suis demandé si ce n’était pas la fin de ma carrière. (rires)

 

Justement, pouvez-vous nous dire quelques mots sur d'éventuels projets à venir ?

J’ai un projet avec le producteur du Tableau. C’est une suite du Château des singes, dans un monde complètement différent. L’histoire me plaît beaucoup. (rires) Ça s’appelle Le voyage du Prince et j’espère vraiment qu’on pourra mettre le film en chantier au début de l'année 2017. Et puis il y a un autre projet qui sera un peu plus dans le ton de Louise en hiver, un film plus personnel, en hommage aux premiers grands navigateurs qui ont fait le tour du monde sur un voilier, en solitaire : Slocum.

 

Pour finir, pourriez-vous recommander à nos petits cinéphiles un film qui vous a particulièrement marqué, ou un film qui vous semble important voire indispensable de montrer aux enfants ?

Tous les films de Pierre Etaix ! Toute son œuvre, qui s’adresse à tout le monde.

 

Merci beaucoup Jean-François !

 

© JP Mathelier / JPL Films - extrait de Le Rêveur éveillé, un portrait de Jean-François Laguionie, de Jean-Paul Mathelier.

 

Pour aller plus loin...

 

> Retrouvez les fiches des cinq longs métrages de Jean-François Laguionie sur Benshi :

Gwen et le livre de sable (1985)

Le château des singes (1999)

L'île de Black Mor (2003)

Le Tableau (2011)

Louise en hiver (2016)

Sur Benshi, il existe également un badge "Jean-François Laguionie", que vous pourrez débloquer après voir vu ses cinq longs métrages.

 

> Courts métrages

Retrouvez les huit courts métrages d'animation de Jean-Francçois Laguionie, dans un livre-DVD, Laguionie, la Demoiselle, la Traversée et autres courts, parus aux éditions de l'Oeil, Coll. "Oeuvres", 2016. Ce livre comprend également des croquis préparatoires et décors des films, différentes étapes des scénarii ou nouvelles originelles.

 

> Bibliographie

Jean-François Laguionie est également auteur de nombreux livres, romans, albums ou recueils de nouvelles :

La Ville et le vagabond, album, Ed. Léon Faure, 1978
La Traversée de l'Atlantique à la rame, album, Ed. Léon Faure, 1978
Les Puces de sable, nouvelles, Ed. Léon Faure, 1982
Image-Image, nouvelles, Ed. Léon Faure, 1983
La Traversée de l'Atlantique à la rame, Ed. Gallimard, Coll. Folio-cadet, 1985
Le Château des singes, Ed. Casterman, Coll. Romans Dix & plus, 1985, et album, 1999
Pantin la pirouette, Ed. Albin Michel, 2004
L'île de Black Mor, roman et album, Ed. Albin Michel, 2004
La vie agitée des eaux dormantes, roman, Editions Folies d’Encre
Louise en hiver, roman, Editions Delatour
Louise en hiver,
album, Editions de l’oeil
La vie agitée des eaux dormantes, roman, Editions Folies d’Encre
Louise en hiver, roman, Editions Delatour
Louise en hiver, album éd. de l’oeil

D'autres recueils de nouvelles ont été publiées aux Editions Delatour : http://www.editions-delatour.com/fr/790_laguionie-jean-francois

Jean-François Laguionie (livre-DVD, collectif, 2016), Editions de l'Oeil (co-édition avec le Musée-Château d'Annecy et JPL Films), Coll. "Les Animés" : ce magnifique ouvrage mêle récit biographique, analyse de l'oeuvre, témoignages de compagnons et croquis, dessins, peintures, recherches graphiques ou décors de chacun des films. Il est accompagné d'un DVD du film documentaire de Jean-Paul Mathelier, Le Rêveur éveillé, un protrait de Jean-François Laguionie.

 

Retrouvez un entretien filmé avec Jean-François Laguionie sur le site Transmettre le cinéma : http://www.transmettrelecinema.com/video/laguionie-jean-francois/
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