Le 28 juillet 2017
ENTRETIEN

Conversation avec J-M Bertrand

 

Au printemps dernier, Benshi a eu le plaisir de rencontrer Jean-Michel Bertrand, le réalisateur de La vallée des loups, ce très beau documentaire sorti au cinéma en janvier dernier. Il en avait profité pour lui poser quelques questions sur son parcours et la réalisation de son film...

A partir du 30 août, La vallée des loups sera également disponible en DVD ! Benshi a donc sauté sur l'occasion pour vous faire partager quelques extraits de cette conversation.

 

[Mais qui est Jean-Michel Bertrand ? D'où vient-il ? Quel est son parcours]

Jean-Michel Bertrand : C'est un parcours de longue haleine. J'ai toujours été passionné de nature. J'ai quitté l'école à 16 ans et je voulais faire des photos ou des films dans la nature, pour raconter ce que je ressentais. Puis les hasards de la vie, m'ont amené à rencontrer un gars qui habitait aux Etats-Unis et réalisait des documentaires pour la télévision américaine. Il devait faire un tournage en Haïti mais son assistant venait de le lâcher. C'est à ce moment-là qu'un de mes amis me l'a présenté, et comme ça que j'ai aterri en Haïti sur ce tournage. Je suis resté assistant un petit moment, puis j'ai fait un premier film en Islande. Je me suis finalement retrouvé à travailler sur des films de voyage alors qu'au départ je voulais faire des films sur les animaux ! Mais j'avais 20 ans, je voyageais, je faisais des films, je découvrais le monde, c'était génial ! J'ai gagné ma vie comme ça pendant 25 ans. Et puis un jour j'en ai eu marre. Je me sentais de plus en plus contraint et formaté. Je trouvais que le voyage devenait un bien de consommation alors j'ai eu envie de retourner à mes rêves. J'ai réalisé Vertige d'une rencontre, un documentaire sur les aigles, que j'ai produit moi-même. J'ai mis toutes mes économies dans ce film, mais je ne me suis jamais senti aussi bien. C'est un film très personnel, qui était un peu comme une esquisse de La vallée des loups.

 

 

[L'écriture et la réalisation du documentaire]

Jean-Michel Bertrand : Pendant le tournage de Vertige d'une rencontre, j'étais persuadé que les loups étaient là, dans ce coin, dans cette vallée magnifique. Ça m'a donné envie d'y revenir, de les trouver et de les filmer.

Au début, le plus difficile c'est qu'il faut vendre un rêve... Jean-Pierre Bailly, le producteur (MC4), m'a obligé à écrire 10-15 pages d'intention : ce que je voulais faire, ce que je voulais voir, montrer et raconter. Vertige d'une rencontre, mon 1er film, a été construit à partir des rushs, un peu au feeling, avec un ami monteur. En fait, on ne sait même pas très bien comment on a fait pour le monter (rires). Pour La vallée des loups, par contre, Jean-Pierre m'a demandé d'écrire des scénettes pour structurer un peu le film. Du coup, j'ai commencé à construire un récit à partir de tout ce que j'avais vécu, au jour le jour. On peut vraiment dire que le film s'est écrit progressivement.

Il y a d'abord eu une première période d'immersion : un an et demi au moins, seul dans la nature. Je restais à peu près une semaine au bivouac, puis je rentrais un jour ou deux à la maison pour recharger les batteries, me ravitailler, et je repartais. Je faisais le tour de mes caméras tous les 2-3 mois. C'est un vrai polar ! Il a été vécu, pensé et construit comme ça. Il y a des doutes, l'enquête, les indices, ça avance, il y a plein de rebondissements.

Au bout d'un an, un an et demi environ, Marie Amiguet, la chef opératrice, est venue m'aidée, et les premières séquences ont commencé à s'écrire. Il a notamment fallu remettre en scène des tas de choses, sur la base du vécu : il y avait des séquences où je devais me filmer, mais tout seul, ça ne marchait pas ; nous devions également tourner les plans larges dans des endroits plus « connus », pour qu'on reconnaisse les « fausses » montagnes. C'était un moyen de brouiller les pistes et de garder la vallée secrète. Écrire ces petites séquences m'a permis de complètement visualiser mon histoire et de la découper. Ça nous a aussi permis de faire plein de plans de coupe, le dernier hiver et le dernier printemps.

Le film a donc été fait avec un nombre très réduit de personnes : Marie Amiguet, Franck Neveu, un cinéaste naturaliste des Hautes-Alpes à qui on a repris quelques images pour justement brouiller les pistes, et les gars qui sont venus avec un drône pour faire quelques plans de coupe. Ils sont venus deux fois cinq jours : une fois en été, une fois en hiver.

Pour le son, Boris Jollivet est venu dans la dernière année et demi. Il venait une dizaine de jours tous les 2-3 mois. Mais même quand il n'était pas là, on avait du super matos pour prendre un maximum de son en direct. Tous les sons qu'on entend dans le film ont été enregistrés au bon endroit, à la bonne saison, à la bonne altitude, dans le bon biotope. Ce n'est pas simplement de l'illustration sonore, avec un petit cui-cui par-ci, un petit vent par-là, mais une approche véritablement naturaliste.

 

[Les loups]

Jean-Michel Bertrand : Je ne les ai pas vus tout de suite ; je les ai vus exactement comme dans le film...

En fait, j'ai commencé en mars 2013, et le premier loup que je vois - alors que je n'étais pas sûr qu'il y en ait dans le coin - c'est en juin 2013. Coup de bol monstre ! La scène s'est passée exactement comme dans le film : j'étais en train de pisser, mais du coup, je n'ai évidemment pas pu le filmer. On l'a remis en scène plus tard avec Marie.

Après je n'ai pas vu un seul loup pendant un an, entre juin 2013 et juin 2014, quand j'ai enfin pu filmer mon premier loup ! C'est là que Jean-pierre m'a conseillé d'écrire ce que j'avais vécu pendant ce temps-là, de raconter l'attente, la quête, les moments de doutes ou d'excitation. Finalement, le fait de ne pas ou peu voir les loups en dit presque plus sur cet animal.

C'est tout sauf un documentaire sur le loup. C'est un film qui raconte une histoire, et cette histoire c'est une passion, c'est cette rencontre.

 

 

[Des projets pour la suite...]

Jean-Michel Bertrand : Sûrement sur les loups encore... J'ai l'impression que cette expérience n'a été qu'un début. Faire ce film m'a libéré à plein de points de vue. Le loup était tellement un fantasme, un rêve de gamin mais aussi d'adulte passionné de nature, que le fait de les avoir vus, m'a permis d'avancer un petit peu plus, de me poser. J'ai encore des choses à raconter sur les loups, notamment sur leur rapport aux humains, sur le rapport entre cette nature sauvage et nous qui sommes un peu partout, qui colonisons peu à peu cet espace sauvage, sur l'interaction entre les deux. Je suis en train de réfléchir à comment filmer, non pas la nature, elle aura toujours un côté magique, mais plutôt le côté humain ; comment le filmer différemment ?

Voilà, j'aimerais aller au bout de cette aventure...

En fait, le film est même déjà quasiment financé donc ça devrait vite s'enchainer. Le temps de terminer la tournée de La vallée des loups, de le digérer, car cette étape de la rencontre avec le public est importante, et très agréable ! C'est un passage de relai. Les gens ressentent des choses, sont émus, posent des questions, c'est génial. C'est vraiment une très belle aventure....

 

Pour aller plus loin...

> Retrouvez plus d'infos sur le film, La vallée des loups, sur la fiche.

> Le DVD du film sera disponible à partir du 30 août, avec en bonus, le très beau documentaire de Marie Amiguet sur les coulisses du film, Avec les loups.

> Le livre du film : une histoire de Jean-Michel Bertrand avec des photographies de Bertrand Bodin et une préface d'Yves Paccalet (Editions La Salamandre)

> Un dossier sur le loup, sur le site de La Salamandre, la revue des curieux de nature : http://www.salamandre.net/dossier/le-loup-parmi-nous/

 

« Franchement, j'ai de la peine à croire qu'il aurait évité une vallée si idéale. C'est un secteur que l'homme n'habite pas, partiellement couvert de forêts inexploitées et riches en cachettes.
Le loup est loup tout simplement, partout mais aussi nulle part. Omniprésent dans nos représentations mais insaisissable dans la nature. Les semaines succèdent aux semaines. Avec le temps qui passe, je prends conscience de la difficulté du but que je me suis fixé. Espérer une rencontre, c'est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. C'est le moment de tous les rêves, de tous les possibles, mais aussi de mes premiers doutes... »

Jean-Michel Bertrand – extrait du livre La Vallée des loups