ENTRETIEN

LA JEUNE FILLE SANS MAINS

A l’occasion de la sortie de La Jeune fille sans mains ce mercredi 14 décembre, Benshi est allé à la rencontre de son réalisateur, Sébastien Laudenbach, afin d’en apprendre un peu plus sur ce véritable coup de coeur !

Si Sébastien Laudenbach a déjà réalisé sept courts métrages d’animation, La jeune fille sans mains est son premier long métrage.

Ce film occupe une place toute particulière dans sa filmographie puisque c’est un projet qui a mis plusieurs années à aboutir - d’abord abandonné puis finalement repris - et qui constitue un véritable travail de recherches formelles et esthétiques.

Cette histoire, inspirée d’un conte des frères Grimm, transporte le spectateur dans une expérience cinématographique très riche, traitant à la fois de thèmes fondamentaux tel que la liberté ou l'émancipation, tout en offrant un univers visuel à couper le souffle…

 

Benshi : Avant de parler de La jeune fille sans mains, peux-tu nous raconter un peu ce qui t’inspire ? Quelles sont tes influences ? Qu’est-ce qui te fait vibrer et t’a amené à faire du cinéma ?

Sébastien Laudenbach : Ce qui me fait vibrer à la base c’est dessiner. Au départ, je voulais faire de la bande-dessinée ou de l’illustration. J'avais déjà dans l’idée de raconter une histoire avec des dessins. J’ai été profondément marqué par toute la génération de bande-dessinée des années 90, l’émergence de l’autobiographie, les recherches formelles de type OuBaPo*, les nouvelles formes d’écritures.

J’aime la liberté ! C’est pour ça que cette bande-dessinée m’a plu, parce qu’elle était libre, affranchie de contraintes narratives, ou plutôt de standards.

Au cours de mes études aux Arts Déco, j’ai découvert un peu le cinéma d’animation, et notamment le travail de McLaren qui m’a beaucoup marqué. Mais au cinéma, mes influences sont plutôt des gens comme Jacques Demy, Peter Watkins ou encore Alain Cavalier. Ce sont un peu des francs-tireurs, ces gens-là !

En peinture, je me souviens avoir été touché par Maurice Denis ou Bonnard. Sinon, on parle beaucoup de Matisse pour La jeune fille sans mains, mais ce n’est pourtant pas un artiste que je connais très bien. Donc voilà, je viens du dessin, de la narration dessinée en images fixes… J’ai l’impression d’avoir plus de terrain vierge dans l’animation que dans la bande-dessinée, où la place est déjà bien occupée par des gens très intéressants. Il reste encore des zones à défricher dans le cinéma d’animation.

 

[* OuBaPo : Ouvroir de Bande-dessinée Potentielle]

 

B : Parlons maintenant de La Jeune fille sans mains, qui est donc l’adaptation d’un conte des frères Grimm. Comment s’est fait ce choix ? Pourquoi l’adaptation de ce conte-là en particulier ?

SL: Il s’est fait un peu par hasard. Au départ, c’était une commande d’un producteur qui m’a demandé d’adapter une pièce d’Olivier Py, La jeune fille, le diable et le moulin, qui est elle-même l’adaptation de ce conte. Je me suis intéressé à la pièce, au conte de Grimm, et aussi à d’autres versions. Ce projet a donc été développé sous une première forme pendant sept ans. On avait fait un scénario, un story-board, des recherches graphiques, des pilotes, etc. Puis il a été abandonné, faute de moyens. Mais cette histoire m’avait beaucoup plu : la trajectoire de cette jeune fille et ce que racontait le conte. Ça ne me quittait pas, donc j’ai justement voulu en faire une bande-dessinée. J’ai également voulu en faire un film en prise de vue continue. J’avais réécrit un synopsis en repartant du conte de Grimm, du travail d’écriture qui avait déjà été fait, et surtout d’autres versions, dans lesquelles la fin n’était pas tout à fait la même. La rencontre avec ce conte s’est donc un peu faite par hasard mais c’est une trajectoire que j’ai faite mienne. Finalement la forme du film s’est imposée par nécessité, et je ressentais le besoin de raconter cette histoire. Même si c’était la trajectoire d’une jeune fille, elle a touché le jeune homme que j’étais à ce moment-là. Je ne pouvais pas l’abandonner, elle était plus forte que moi.

Ce qui m'intéressait dans ce conte, c’était donc la jeune fille, le fait qu’elle doive s’isoler pour s’extraire du monde masculin dans lequel elle baigne : s’extraire de son père d’abord, de son prince ensuite, pour exister par elle-même. C’est quelque chose qui me semblait être d’actualité !

Les contes sont atemporels, ils parlent de l’humain. En fait, il n’y a rien de plus moderne qu’un conte !

 

B : La très grande force de ce film réside aussi dans le parti pris artistique et la technique d’animation. Peux-tu nous parler un peu du processus de fabrication de La jeune fille sans mains ?

SL : Du point de vue technique, l’animation est très traditionnelle, artisanale. Le dessin est fait sur papier.

Pour la toute première version, il était question que le film se fasse à Folimage, dans un studio, avec une équipe. Est-ce qu’on aurait été vingt, trente, quarante ? Je n’en sais rien mais en tout cas on aurait été nombreux.

Quand j’ai repris le projet, j’étais dans un cadre particulier : j’étais à la Villa Médicis, où j’accompagnais ma femme qui, elle, était pensionnaire. J’avais un an devant moi et j’avais décidé de ne pas me tourner les pouces. Je n’avais pas de producteur, pas de story-board, pas de scénario, je n’avais rien. Donc je suis reparti de zéro, tout seul. Je me suis dit que c’était le bon moment pour reprendre ce projet, cinq ans après son abandon, pour finir cette histoire qui me tenait à cœur, et enfin clore ce chapitre de ma vie.

Je devais faire toute l’animation en un an, ce qui voulait dire en faire vingt secondes par jour, sachant que traditionnellement on en fait deux ou trois, et encore pas finies. A la fin de la résidence, je n’avais pas l’intégralité de l’animation mais quand même les deux-tiers, sans mise en couleur, mais décors compris.

J’ai d’abord choisi d’utiliser un seul outil : le pinceau sur du papier. C’est très simple, c’est pas cher et c’est rapide. Ensuite, il a fallu faire en sorte que les personnages n’aient pas de couleur, qu’ils soient juste représentés par un trait, une trace qui les isole du fond. C’est beaucoup plus rapide que de mettre des couleurs liées à chacun de leurs éléments (les cheveux, la peau, les vêtements…).

J’ai voulu faire un film à partir de dessins qui ne sont pas finis. C’est l’œil et le cerveau qui les reconstituent et ça marche très bien. Ça donne un résultat très pictural. On a l’impression que le dessin est en train de se faire sous nos yeux, le spectateur est obligé d’investir cette image. Dit comme ça on peut imaginer que ça va être très expérimental mais pas du tout parce que le film raconte une histoire avec des personnages, un début et une fin.

C’est un conte assez cruel qui, comme tous les contes, se termine dans la lumière. Tout est raconté de manière très douce. C’est une histoire qui met le corps au cœur du dispositif dramatique. Je voulais vraiment qu’il y ait des humeurs : du sang, du lait maternel... Pour moi c’était vraiment essentiel que cette jeune fille existe par son corps, même si à l’image, il n’y a que des traits, que de la couleur. Le corps respire graphiquement. Le personnage disparaît, réapparaît, dans un jeu de fondus enchaînés entre les images qui donne l’impression que le dessin palpite.

La contrainte liée à la pauvreté des moyens est ainsi devenue un langage, et ça c’est super ! J’aime bien expliquer au jeune public que les choses n’arrivent pas de nulle part. Dans tout processus artistique, il y a un déroulé. Pour ce film-là, j’ai à la fois travaillé sur une première version qui n’avait rien à voir, et j’ai aussi fait des recherches purement formelles qui m’intéressaient.

 

B : Il y a aussi une très grande place accordée au son ; les partis pris musicaux sont très forts. Peux-tu nous en parler ? Avec qui et comment as-tu travaillé ?

SL : Je n’ai pas choisi Olivier Mellano, le compositeur, par hasard : j’avais déjà fait deux films avec lui. Quand on s’est rencontré il y a sept-huit ans, il était en train de travailler sur un ciné-concert de Duel. Il avait déjà un rapport très fort à l’image. Il travaille à la fois pour le cinéma, le théâtre, il fait des albums avec des rappeurs, des photographes, il fait plein de choses. Dès la première version du film, je voulais travailler avec lui.

Son instrument de prédilection, c’est la guitare électrique, qui représente pour moi la jeunesse, le rock. C’est une histoire d’émancipation, et il y a pour moi quelque chose d’électrique la-dedans. Je voulais une adaptation qui soit moins empreinte de christianisme que la version de Grimm, mais plus liée à la nature, à quelque chose de plus païen, de plus animiste. C’est pour cela que mon diable est un démon qui s’incarne dans toute chose et dans tout être, qui peut prendre n’importe quelle forme.

Après, il a eu carte blanche. Je lui ai envoyé le montage, il m’a fait des propositions et on a travaillé ensemble. Il y a juste une séquence, pour laquelle je lui ai demandé une musique avant qu’elle ne soit animée, et où j’ai donc travaillé à partir de sa composition.

Pour le reste de la bande-son, Julien Ngo Trong, le monteur-son, a fait un très gros travail, qui est évidemment très important pour ancrer le personnage dans cette nature.

Il a également travaillé avec un bruiteur. Comme j’avais un peu peur de l’image incomplète, et de comment le spectateur allait l’investir, la direction du son a permis de donner du poids aux personnages et de les ancrer dans l’histoire et dans le décor.

 

B : C’est un film que Benshi recommande aux enfants, à partir de 8-9 ans. As-tu fait ce film en pensant à un public en particulier ?

SL : A mon avis, c’est un film qu’on peut montrer à tout le monde, même à des enfants petits, mais il faut qu'ils soient préparés. D’abord, c’est l’adaptation d’un conte donc c’est un univers qu’ils connaissent. Après, au niveau du dessin, c’est presque quelque chose qu’il pourrait faire eux-même : c’est très accessible au niveau visuel, bien que ce soit assez surprenant.

Derrière la cruauté du conte, il y a une métaphore que les enfants ne comprennent pas forcément mais qu’ils ressentent très bien. Il y a aussi du mystère, ce qui est une bonne chose parce qu’ils n’y sont pas habitués. Pourtant je pense qu’ils ont besoin de s’y habituer. Comme disait Michel Ocelot, le boulot principal des enfants, c’est de comprendre dans quel monde ils sont, ce qui les entoure.

Le film parle de sujets qui concernent les enfants, comme par exemple le corps ou la question de trouver son chemin dans le monde. Je trouve ça très important !

Le film propose un univers un peu rude, qui pourrait faire frissonner. Mais c’est bien aussi d’avoir un petit peu peur au cinéma. Il vaut mieux avoir des petits moments d’angoisse au cinéma, qui vont ensuite être remplacés par des moments de plénitude, de joie et de bonheur, plutôt que de vivre des moments d’angoisse dans la vraie vie. Le cinéma pour moi, ça sert à ça. En plus, le film se termine très bien, d’une manière lumineuse et douce. Je promets aux parents qui y vont avec leurs enfants une expérience inédite, de grandes discussions, une grande ouverture. Après, il ne faut pas mettre de côté que cette jeune fille perd ses parents, au cours du film...

 

B : Y a-t-il un film en particulier que tu aimerais recommander à nos petits cinéphiles, un film qui t’a marqué ou qui te semble vraiment indispensable de montrer aux enfants ?

SL : L’année a été excellente pour l’animation. Pour moi Louise en hiver est un film magnifique, drôle, tendre et étrange, qui ne repose pas sur des schémas narratifs classiques. C’est pour moi un film d’une grande liberté, qui va surprendre les enfants.

Après, j’aime montrer aux petits les films de McLaren. Ce sont des courts métrages expérimentaux, mais qui sont d’une telle drôlerie ! Le merle, Blinkity Blank ou même Synchromy [cf. programme Jeux d'images de Norman McLaren]. Ce sont des films parfaits pour les tout petits, qui ne racontent pas d’histoires mais qui sont des explosions visuelles. J’aime bien l’idée de montrer aux enfants des films qui ne leur soient pas adaptés. Et les films de McLaren c’est ça !

Après, un film comme Peau d’âne est super pour les enfants. Mais aussi Katia et le crocodile, un film d’une grande liberté, ou encore le film de Bogdanovich, Paper moon, complètement affranchi, qui va au-delà du code, très drôle.

 

B : Qu’est-ce qu’on fait après un film comme La Jeune fille sans mains ? Est-ce que tu as déjà de nouveaux projets ?

SL : On va se coucher (rires). La suite, c’est déjà d’accompagner La Jeune fille sans mains.

Ensuite, est-ce que je continuerai à faire de l’animation ? Je ne sais pas. Il y a quand même beaucoup de graines qui ont été semées avec ce film. Je ne vais pas refaire un film comme ça, c’est sûr, mais j’ai envie de faire fructifier pas mal de choses notamment dans le dispositif de production... mais pas tout seul ! Par exemple, travailler en équipe très réduite, en donnant à chacun une grande responsabilité artistique, ça m’intéresse. Avec Benoît Chieux, on a pour projet de faire un film participatif, où l’on ferait intervenir 60 réalisateurs, en leur donnant chacun une minute. Ce sont des expériences qui m’intéressent beaucoup ! J’ai fait une expérience de performance d’animation en direct avec Olivier Mellano. J’ai aussi envie de continuer à travailler pour la scène.

En attendant, j’espère que les enfants et les parents qui, via le site Benshi, iront voir le film, en parleront autour d’eux...

 

 

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