Le Dictateur

Le Dictateur

Réalisé par Charles Chaplin
Durée : 2h06
| 1940 | Etats Unis
Ma note :

Synopsis

En 1918, un humble soldat de Tomania devient amnésique après avoir sauvé la vie de Schultz, un aviateur. Après plus de vingt ans passés dans un hôpital, le combattant ne sait pas qu’Adenoid Hynkel est devenu dictateur de Tomania et qu’il persécute les Juifs avec ses deux ministres, Herring et Garbitsch. Il regagne sa boutique de barbier, dans le ghetto juif et s'en prend à des gardes de Hynkel. Hannah, une voisine, le tire d'affaire. Devenu un personnage puissant, Schultz le protège de l'antisémitisme. Pendant ce temps, Hynkel, qui a besoin d'argent, menace les banquiers juifs de les persécuter et décide d'envahir l'Austerlich en s'alliant au dictateur de la Bactérie. Les deux despotes se rencontrent. Le barbier est finalement arrêté avec Schultz, mais il parvient à s'échapper du camp de concentration...

L'avis de Benshi

Rares sont les films qui défient le temps et semblent toujours d'actualité, alors même qu'ils ont été réalisé il y a plus de soixante-dix ans. Le Dictateur en fait parti, avec un message d'une grande noblesse : le cinéma est aussi un art humaniste. Le film est un récit à hauteur d'hommes, ce qui en fait sa force et sa profonde intelligence. Le cinéaste a choisi de filmer ses personnages tels qu'ils sont, sans minorer leurs petitesses comme leurs grandeurs, avec une justesse du regard qui permet au spectateur de tout temps de comprendre les agissements de chacun. Que ce soit du côté des humbles ou des puissants, Charles Chaplin nous offre à voir et à ressentir une palette de notre humanité. Avec une inventivité géniale dans la construction des scènes, certaines hilarantes quand elles ne sont pas tout simplement délicieuses d'intelligence. A commencer par notre héros, timide barbier juif qui porte sa gentillesse et son exquise politesse. Ce n'est pas un belliqueux car, devenu soldat Tomanien, alors que l'Europe vit sa Première Guerre mondiale, il se retrouve dans les rangs de l'ennemi, et politesse oblige, il va jusqu’à s’excuser auprès des Anglais de sa confusion, juste avant de s’enfuir. Cet être humble et chétif semble dépassé par les bouleversements du monde moderne, mais jamais il ne recule ni ne renonce, protégé en cela par sa bienveillance pour autrui. C'est par son regard naïf et compatissant que nous suivons ce récit de guerre et de vie. Il est un peu notre alter-ego, un homme du peuple, vivant parmi la masse des gens de ce monde, sans désir particulier de distinction. Par ce personnage presque neutre, le réalisateur nous offre par opposition toute une palette de personnages, des plus pathétiques aux plus odieux, chacun incarnant une possibilité de la condition humaine. Du commandant Schultz à Hannah, des voisins du quartier juif au dictateur Hynkel et ses ministres, chacun est affublé d'un trait de caractère dominant qui le caractérise. De la forfanterie à la lâcheté, du snobisme au mépris de classe, du machisme crasse à la virilité de pacotille, de la bravoure au sacrifice, de l'amour pour autrui à la haine absolue envers les Juifs. Si l'humanisme est le cœur du film, le film est aussi une brillante attaque en règle de la tyrannie et de la dictature, par l'usage du comique, du burlesque et de la dérision, pour notre plus grande joie. L'idée géniale de Chaplin est d'avoir su qu'il devait interpréter les deux personnages, l’humble Juif opposé au colérique dictateur nazi. Cette audace fait toute la beauté du film et lui donne une profondeur toujours actuelle. Avec ce film, nous avons tout à la fois un récit de combat, et en même temps une magnifique histoire d'amour. Non pas seulement l'amour entre le barbier juif et Hannah, sa si courageuse voisine, mais l'amour de l'humanité, dans toute sa globalité.

Pour quel public

Pour tous à partir de 7 ans. Un film remarquable à voir en famille, avec pour les jeunes une belle manière d'aborder des sujets sensibles, et notamment sur la question du courage et de l'engagement. Le message final du film résonne toujours autant à notre époque contemporaine.

Bonnes raisons d'aller voir le film

1
Parce qu'à ce jour il n'existe pas de meilleur film pour dénoncer, avec un humour ravageur, la bêtise humaine.
2
Parce que ce premier film parlant de Chaplin est un grand film politique, engagé, humaniste, réalisé dans le contexte historique de son temps que le cinéaste critiquait avec un courage et une lucidité exemplaires.

Infos complémentaires

Un contexte historique unique pour une production unique en son temps
En 1938, Chaplin fait la connaissance d'un jeune auteur marxiste, Dan James qui le convainc de faire un film sur Hitler. Ayant pris connaissance du projet de Chaplin après une première ébauche du scénario, un quotidien américain, le Daily Mail annonce la nouvelle dans ses colonnes, ce qui ne manque pas de provoquer de vives réactions, notamment en Allemagne mais également sur le sol américain où débute une campagne visant à dissuader Chaplin de faire ce film. Cette campagne de dissuasion viendra autant du gouvernement américain qui adoptait une position isolationniste par rapport à l'Europe que des puissants nababs d'Hollywood qui redoutaient de perdre le marché allemand pour leurs films. Mais Chaplin était déterminé à faire un film sur Hitler ; il mènera à bien son projet malgré les menaces de tout bord et grâce à son indépendance artistique et financière acquise depuis. Le scénario définitif du film est achevé le 1er septembre 1939, soit deux jours avant que la guerre ne soit déclarée en Europe, et le tournage du film commence le 9 septembre pour s'achever fin mars 40. Le discours final, scène-clef du film mais également de l’œuvre de Chaplin, ne sera tourné et enregistré que plus tard, fin juin 40. Le Dictateur sort le 15 octobre de cette même année, et de ce fait est le premier film américain à prendre ouvertement position contre Hitler et le régime nazi précédant des films comme Man Hunt de Fritz Lang (1941), To be or not to be d'Ernst Lubitsch (1942) ou encore, le cartoon signé Tex Avery, Blitz Wolf (1942)

Premier film parlant de Charlot !
Lorsque Charles Chaplin décide à faire parler sa figure légendaire Charlot, c'est pour dénoncer la plus grande barbarie de son temps : le nazisme. Ce sera la dernière fois que Charlot existera, comme si le pauvre hère qu'il était accomplissait sa destinée : donner de sa voix, celle des plus humbles, pour renverser la puissance destructrice de la guerre et de la haine. Charles Chaplin fait aussi un usage savoureux de la langue anglaise, avec les noms donnés aux personnages qui entourent le dictateur. Son ministre Garbistch est à la fois une ordure (garbage) et un salaud (bitch) et Herring est un hareng, l'emblème de la double croix ne renvoie pas seulement à la croix gammée, c'est aussi un clin d'oeil permanent, au sens littérale, car « a double cross » (la trahison).

Deux figures uniques
En 1939, Chaplin et Hitler sont mondialement connus, mais l’un dépasse largement l’autre dans le domaine de la comédie. Nés à quatre jours d’intervalle en avril 1889, ils s’arrachent, l’un par l’art, l’autre par la politique, à leur misère. Ils partagent aussi cette volonté de puissance qui les amène à conquérir leur place. Il n’est pas étonnant que ce soit Chaplin, et non pas un autre comédien, qui ce soit attaqué personnellement à Hitler. Chaplin a minutieusement étudié son adversaire, les documents d’archives de la production du film rendent compte d’un souci quasi maniaque porté aux détails de la construction des décors du palais. Chaplin fut le seul cinéaste, le seul artiste, dès 1938 à oser attaquer directement et frontalement Hitler. L’audace du film réside dans cette incarnation du dictateur nazi et du Juif dans le corps d’un unique homme. Chaplin a clairement déclaré qu’il voulait ridiculiser Hitler et c’est par le jeu qu’il va réussir son projet.

Pour aller plus loin

Site officiel bilingue de l’Association Chaplin, dense et indispensable, avec une belle iconographie sobre et élégante :
http://www.charliechaplin.com

Site d’un passionné de la philatélie et de Chaplin. De belles curiosités :
http://perso.wanadoo.fr/rc/chaplin.htm

Site officiel du Musée Charlie Chaplin :
http://www.chaplinmuseum.com/fr/ 

Site officiel géré par la Cinémathèque de Bologne qui détient les archives cinéma de Chaplin : 
http://www.charliechaplinarchive.org

Chaplin et les femmes de Nadia Meflah, Philippe Rey, 2007, Paris. Un chapitre est consacré à l'épouse américaine du Dictateur, avec document d'archive, un personnage qui sera abandonné lors du tournage.

Histoire de ma vie, Charles Chaplin, Robert Laffont, 1964, Paris. Récit émouvant, passionnant qui éclaire sur le destin unique, hors normes, de cet homme.

Chaplin, la grande histoire, Christian Delage, JM Place, 2010, Paris. Une superbe album sur la création du film Le Dictateur, écrit par un éminent historien, avec documents d'archive et photos à l'appui

Fiche rédigée par Nadia

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