Marlon

Marlon

Réalisé par Jessica Palud
Durée : 19 min
| 2017 | France
Ma note :
Marlon teaser from Victor Seguin on Vimeo.

Synopsis

« Je suis prête », dit Marlon à la juge qui lui demande si elle se sent assez forte pour aller voir sa mère, fraîchement incarcérée.
Pourtant les mots de Marlon sont rares, car le silence est la seule cuirasse qu’elle trouve pour protéger ses frêles 14 ans de cette violente entrée dans une vie adulte.
Sa grand-mère, toute aimante qu’elle est, ne se résout pas à aller rendre visite au parloir à cette fille qui par son emprisonnement invalide toute l’éducation qu’elle croyait lui avoir transmise.
Marlon ira donc avec son oncle, qui la soutient par sa tendre et discrète présence. Mais même accompagnée, elle est seule : seule face à la réalité sans fard de ces murs, ces grillages, cette sanction, cette mère en prison.
En regardant sa mère en face, sera-t-elle prête à laisser éclore la jeune fille en elle ?

L'avis de Benshi

Comment faire sentir cette frontière à la fois ténue et irrémédiable du passage entre l’enfance et l’adolescence, aussi bien dans son corps que dans sa tête ?
Et comment passer ce cap lorsque l’adulte référente, sa propre mère, a lourdement enfreint la loi et ne sortira pas de prison avant de longues années ?
Quelle idée se faire alors de l’amour pour un homme, quand il peut avoir de si lourdes conséquences pour une femme ?

Avec délicatesse, la réalisatrice suit en gros plans le visage de sa jeune actrice pour y scruter la moindre réaction et tenter d’y deviner les moindres choix. À l’éclatement familial que l’incarcération de la mère a provoqué, font écho des scènes courtes, en pointillé, délibérément non explicites. Ainsi, plein de fils peuvent être tirés, comme autant de questions posées sur son lien à cette femme qui lui a donné un prénom de garçon, ou bien sur l’orientation de ses désirs de future jeune femme, ou encore sur l’origine du délit de la mère.

Le risque est que l’histoire pourrait se figer rapidement, le film basculant dans une mise en scène d’intentions et de regards « qui en disent long », et la patine documentaire donnée au filmage ne saurait escamoter ce risque. Cependant, dans ce temps court que le film déploie, le personnage reste plus fort que le dispositif mis en place et la présence un peu sauvage de l’actrice prend subtilement le pas sur toute fadeur naturaliste. Sa présence, sa résistance et la sobriété de son jeu ne manqueront pas d’attirer l’attention des enfants et des préadolescents, qui pourront y reconnaître des tourments intérieurs.

Que va faire Marlon de ce qu’elle n’arrive pas à dire ? Cet enjeu vaut pour le personnage comme pour la cinéaste. La beauté réside dans cette attente. Nul doute que chaque jeune spectateur attend de voir la suite, pour l’une comme pour l’autre.

Pour quel public

À partir de 10 ans : non pas qu’il faille prémunir un public plus jeune de la vision d’un monde carcéral abrupt ou de la tristesse des douleurs familiales, mais plutôt parce que la narration du film procède par non-dits et sous-entendus qui pourraient ne pas être compris ou même repérés en dessous de 10 ans.

Bonnes raisons d'aller voir le film

1
Pour découvrir cette sensation fugace d’être à la croisée des chemins entre enfance et adolescence
2
Pour sentir que malgré sa fugacité, cette sensation aura une empreinte indélébile dans les choix à venir de Marlon
3
Pour le très beau travail sonore qui rend la présence des incarcérées dans l’enceinte ou celle du vent dans la rue presque tactiles
4
Pour la sobriété du jeu de l’actrice principale, qui confère à ses mouvements les plus infimes une densité intérieure émouvante

Infos complémentaires

Initialement assistante réalisatrice sur des films de Bernardo Bertolucci et de Sofia Coppola, Jessica Palud collabore particulièrement avec le réalisateur Philippe Lioret sur plusieurs de ses œuvres.

Parallèlement, la jeune réalisatrice, qui a déjà tourné un long métrage en 2013 : Les yeux fermés, et qui travaille sur l’adaptation d’un roman de Serge Joncour : L’Amour sans le faire, semble avec Marlon poursuivre son intérêt pour les retrouvailles familiales douloureuses après une rupture traumatique, en observant l’opacité du visage de ses personnages plongés dans un désarroi muet.

Sélectionné et primé dans de nombreux festivals français (Grand Prix Unifrance, Prix RTI et Prix Action lors du Festival de Cannes 2017) et internationaux (USA, Grèce, Allemagne, République tchèque, Royaume Uni, Maroc, Belgique, Suisse…) Marlon est également un des courts métrages sélectionnés pour les César 2018.

Le mélange d’acteurs confirmés et d’acteurs débutants dans le film est le fruit d’un choix que Jessica Palud met à l’épreuve à chaque instant dans leur jeu. Elle a ainsi empêché à Flavie Delangle (Marlon), repérée lors d’un casting sauvage dans les rues de Reims, de rencontrer en amont celle qui jouerait sa mère, l’actrice Anne Suarez.
Ainsi, en ne les faisant se rencontrer pour la première fois que lors du tournage de la séquence du parloir, elle a souhaité capter la pudeur, la gêne et le rouge aux joues de la jeune fille donnant la réplique pour la première fois à une comédienne expérimentée, mêlant ainsi l’innocence et le naturel de l’apprentie comédienne avec les sentiments du personnage, gêné de voir sa mère en prison.

Par ailleurs, le tournage s’est effectué dans une vraie prison de l’est de la France, une prison pour hommes, ce qui rendait délicats les enregistrements sonores. Les micros captaient les voix masculines des vrais incarcérés qui s'échappaient des fenêtres, alors que l’histoire se déroule dans une prison pour femme.

Le tournage s’est ainsi plié à un règlement très strict: équipe réduite, contrôles multiples, horaires particuliers : deux heures pendant les moments de « creux » du parloir. Au final, 7 jours de tournage ont permis de donner naissance à l’ensemble du film.

Marlon a été primé dans le cadre de la compétition jeune public - Passages (à partir de 11 ans) du festival Silhouette 2017.

Pour aller plus loin

Un livre pour enfants relatant avec justesse les blessures et l’amour d’un petit garçon de 7 ans privé de sa mère, emprisonnée pour longtemps :
T’es un grand garçon maintenant – Mikael Ollivier (Éditions Thierry Magnier – 2003)

Un livre pour adolescents confrontant le discours d’un juge et celui d’une jeune fille en prison :
Une ado en prison – Marc Cantin (Éditions Coyote Jeunesse – coll. Visages du monde – 2008)

Un film plutôt destiné aux adolescents, à partir de 12 ans, qui suit un enfant en prise avec un monde obtus, qui le pousse à grandir vite :
L’enfance nue de Maurice Pialat

Un incontournable des relations mère-fille (pour adultes) :
Sonate d’automne d'Ingmar Bergman

Un petit carnet ludique à compléter entre mère et fille, pour explorer avec humour cette relation complexe :
Telle mère, telle fille ? Cahier mère-fille – Lily Scratchy (illustration) ( Éd. Minus – 2017)

Fiche rédigée par Agnès

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