Brendan et le secret de Kells

Brendan et le secret de Kells

Réalisé par Tomm Moore, Nora Twomey
Durée : 1h15
| 2008 | Belgique, France, Irlande
Ma note :

Brendan, un jeune garçon d'une douzaine d'années, vit à l'abbaye de Kells, tenue de main de fer par son oncle l'abbé Cellach. Ce dernier est obnubilé par la construction d'un mur d'enceinte pour protéger l'abbaye et les populations voisines qui seraient susceptibles de s'y réfugier, fuyant les hordes vikings qui mettent le pays à feu et à sang. Brendan se lie d'amitié avec Aidan, un moine réfugié venant de l'île d'Iona, maître enlumineur ayant réussi à sauvegarder son chef d'oeuvre en devenir, ainsi que son chat, Pangur Bán. En quête de baies pour Aidan qui en a besoin pour fabriquer de l'encre, Brendan brave l'interdiction de se rendre dans la forêt voisine, et y rencontre la maîtresse des lieux, Aisling.

Brendan et le Secret de Kells est, avant tout, un grand film d'aventures. Son introduction n'a rien à envier à celle du Seigneur des Anneaux, de Peter Jackson, avec le résumé de la situation sussuré par une fée sylvestre (Aisling/Galadriel), qui nous plonge en un instant dans le film : on y parlera de nature, de magie, d'invasions vikings, de douleur et de culture salvatrice ; nous voilà prévenus. Si le scénario est très linéaire, il n'est pas pour autant simpliste et fourmille de détails ; les péripéties ne sont en rien gratuites et lâchent, toutes à leur manière, des informations pertinentes, historiques ou artistiques. Il regorge aussi d'allusions à la culture irlandaise et illustre magnifiquement le syncrétisme irlandais, mêlant légendes et divinités celtes et chrétiennes. Toujours d'actualité brûlante, et à des parsecs d'un quelconque prosélytisme, il oppose la force de la beauté de l'art et de l'écrit aux armes de ces hordes avides et incultes qui ne vivent que pour l'or (toute ressemblance...). En effet, si ce sont des moines copistes ou enlumineurs et si le Livre de Kells est un ouvrage religieux, il s'agit surtout de la survie d'artistes se consacrant totalement à la production d'une oeuvre incomparable à aucune autre.

Le film tire à plein parti des possibilités de l'image numérique, la mêlant avec une grande subtilité à l'animation tradionnelle, pour un rendu très particulier. On est ici parfois transporté dans des enluminures, les perspectives et les proportions ne sont en rien respectées, et c'est un véritable régal pour les yeux. Nous invitant tant à un voyage temporel qu'à une visite d'une Irlande éternelle, fantasmée, certes, mais si belle ; nous trimballant allègrement entre réalisme historique et onirisme quasi forcené ; nous donnant envie de nous inscrire, là, tout de suite, à des cours de gaélique, Brendan et le secret de Kells est, après tout, un grand film d'aventures.

Si, concrètement, le film est après tout visible (un tout petit peu) plus jeune, c'est à partir de 8 ans qu'il prend toute sa saveur et sa force. Les enjeux seront mieux saisis, le suspense mieux apprécié, et on se surprendra tant à frémir avec déléctation aux moments les plus terribles qu'à admirer les prouesses graphiques des auteurs. Les Vikings sont particulièrement réussis (silhouettes se détachant des flammes, précédées de vols de corbeaux en formation) et si les plus grands adoreront les craindre et les détester, les plus petits risqueraient d'envisager ces messieurs un tantinet bourrus sous un angle un peu moins jouissif.

1
Pour les décors, somptueux.
2
Pour les Vikings, vraiment très méchants.
3
Pour Pangur Bán

Infos complémentaires

Le Livre de Kells est, en quelque sorte, le trésor national irlandais, conservé au Trinity College, à Dublin (à monjs d'une demi-heure d'un autre trésor national irlandais, les entrepôts Guinness). Il s'agit d'un ouvrage contenant les quatre évangiles du Nouveau testament (plus quelques notes liminaires), inachevé, conservé un très long temps à l'abbaye de Kells, et aux origines incertaines : la légende en attribue la paternité à Colomba d'Iona, évangélisateur de l'Ecosse et enlumineur réputé, mais les techniques employées pour réaliser cette oeuvre rendent caduque cette hypothèse. L'art de l'enluminure en Irlande remonte au Ve siècle. Mélange d’art chrétien d’origine méditerranéenne et d’art celte, il évolue pendant le VIIIe siècle pour donner naissance à des chefs d’œuvre tels que le Livre de Lindisfarne, dont les pages ont été réalisées avec une véritable précision mathématique et ornées de magnifiques combinaisons de trompettes, d’entrelacs zoomorphes et rubanés ainsi que d’oiseaux et d’animaux fantastiques.

Aisling (son nom signifie « rêve » ou « vision », en gaélique, mais renvoie aussi à un genre poétique irlandais des XVIIe ou XVIIIe siècles) est un personnage central illustrant à plein le syncrétisme irlandais : sans elle, sans cette force de vie liée sans nul doute aux Tuatha Dé Danann, ces êtres mythiques celtes, Brendan ne pourra mener à bien sa quête. Face à la cupidité destructrice, nature et culture s'associent. Une chose est sûre : Brendan en a, de la chance et, nous aussi, nous aimerions qu'Aisling nous autorise à visiter SA forêt.

Pour l'anecdote, un grand nombre de personnages croisés dans le film sont soit réels, soit tirés de la fiction traditionnelle irlandaise. On l'envisage aisément chez les personnages humains, mais pour un autre, c'est plus inattendu : le chat, Pangur Bán, apparaît dans un poème qu'on estime dater du IXe siècle !

Pour aller plus loin

Consulter l'excellent DVD-Rom (pour PC sous Windows ou sous MacOS) édité par le Trinity College, avec le Livre de Kells entièrement numérisé.  Si vous n'avez pas l'occasion, ou si vous utilisez un autre système d'exploitation, la version en ligne du livre se trouve ici : http://digitalcollections.tcd.ie/home/index.php?DRIS_ID=MS58_003v.

Lire la version de Brendan et le secret de Kells en bande dessinée, par Tomm Moore, éditée en français chez Glénat.

Voir le film d'Emilie Mercier, Bisclavret, un court métrage d'animation tiré d'un lai de Marie de France, à l'aspect très fortement inspiré des vitraux.

Fiche rédigée par Florian

Discussion