Où est la maison de mon ami ?

Où est la maison de mon ami ?

Réalisé par Abbas Kiarostami
Durée : 1h25
| 1987 | Iran
Ma note :

Le sage Ahmad, 8 ans à peine, est assis en classe à côté de son copain Nematzadé. Ce dernier se fait réprimander : une fois encore il n’a pas fait ses devoirs sur le cahier dédié. L’instituteur est intraitable : si ça recommence, il sera définitivement exclu de l’école.


En rentrant chez lui, Ahmad s’aperçoit qu’il a par erreur emporté le cahier de son copain. Saisi autant par l’effroi que par le sens de l’amitié, il va partir à sa recherche pour le lui rendre. Mais comment retrouver son adresse exacte ? Personne ne comprend l’urgence de son problème, ni sa famille, ni aucun adulte.


Ahmad va alors devoir dénouer l’écheveau des obligations et des contradictions dans lesquelles les grands l’enserrent, pour trouver son chemin de petit d’homme et sauver son ami.

L’intérêt porté au parcours de cet enfant des campagnes iraniennes nous permet d’apprécier autant la découverte de son quotidien que le suspens et la tension maximum qui en sont tirés : dans un apparent paradoxe, lépure documentaire génère dans chaque plan toute la densité de la fiction présentée.


Ahmad rentre chez lui après l’école ? Dans le patio de sa maison, entre une mère irritée qui étend le linge, une grand-mère usée qui arrose les plantes et un bébé affamé, notre attention est saisie par la façon dont il arrive, en funambule, à composer calmement avec toutes les instructions des unes et des autres, son âge imposant qu’il serve chacun sans broncher.


Chaque détail de ces événements documentaires à l’intérieur du foyer nous donne la mesure de l’organisation sociale qui régit l’extérieur d’un pays qui se dévoile à nos yeux, et l’on devine que la marge de manœuvre du cinéaste pour en rendre compte est aussi fine que subtile puisqu’il ne peut consacrer de film aux femmes, en ces premières années de révolution islamique et de censure religieuse.


Mais l’intérêt est tout aussi grand de suivre la façon dont Ahmad persévère dans son obstination, sans couper les fils de la toile des obligations qui se tissent autour de lui jusque dans ses plus cruelles contradictions, car il lui est reproché de n’être pas assez serviable et en même temps de ne pas faire ses devoirs. 


Comment va-t-il y arriver ? Quel mot peut faire basculer sa mère ? Le bébé va-t-il ou non se calmer ? Reste-t-il assez de temps pour rejoindre son ami ? Le temps est compté pour qu’Ahmad réussisse, et les secondes qui s’évanouissent une à une retiennent notre souffle.


Ainsi chaque instant du film est comme une pièce d’or dont les faces renvoient à égalité le plus grand prosaïsme et la poésie la plus raffinée, une élaboration scénaristique astucieusement tapissée et le sentiment que l’arbitraire peut en un rien balayer les projets les plus arrêtés.


Le vent souffle où il veut, et l’on en sent les effluves.


Le film soulève alors une grande réflexion : arriver à bien grandir dans ce monde ne serait-il pas tant devenir comme les adultes rompus à des lois qui les dépassent et les asservissent eux mêmes, que d’arriver à y résister, en protégeant son état d’enfance et la pureté des gestes qui s’y raccordent … quitte à tricher ou mentir pour cela ?


Sacré défi qui ne manquera pas de questionner tout jeune spectateur.

Tous public à partir de 6 ans : les plus petits saisiront immédiatement l’enjeu très simple du cahier échangé et seront tenus par le suspens tiré d’événements simples ; les plus grands seront touchés par la solitude et l’obstination de cet enfant qui n’arrive pas à se faire entendre des adultes, et dont la quête nous révèle autant la dureté du monde que son immense poésie.

1
Pour le portrait unique d’un garçon têtu, rusé et sensible, et la solidarité induite qui circule d’emblée clandestinement entre les enfants.
2
Pour la beauté des paysages, dont l’élégante géométrie labyrinthique le jour se transforme en conte fantastique la nuit, transpercé par les ombres des fenêtres et les vitraux multicolores.
3
Pour le crissement des feuilles, les clochettes qui tintent ou l’âne qui racle le sol pierreux, tous ces petits sons qui révèlent la présence du monde et l’absence des mots.
4
Pour cette séquence où le vent fait brusquement claquer la porte devant laquelle Ahmad, sur le sol, fait ses devoirs, et qui laisse tout-à-coup découvrir un fil tendu, des draps blancs, la nuit noire : inoubliable regard de l’enfant vers ce vide un instant fantômatique qui traverse l’écran.

Infos complémentaires

« Rêver, c’est peut-étre la chose la plus nécessaire qui soit, plus nécessaire encore que voir. Si un jour on me disait : « tu es obligé de choisir entre rêver et voir », je choisirais sans doute rêver. ». Ces propos d’Abbas Kiarostami sont sans doute essentiels pour comprendre la force avec laquelle il a adoré le cinéma, ce croisement entre imagination aigue et réalité concrète, bien qu’il ne s’y destinait pas au départ.  


Enfant taciturne et solitaire aux résultats scolaires médiocres, il dit n’avoir pas adressé un seul mot à quiconque de l’école primaire à la sixième. Seul le dessin qui comble sa solitude l’intéresse.


Quand il se sépare de sa famille à 18 ans, il doit gagner sa vie et n’a pas du tout l’intention de devenir cinéaste. Devenu employé à la surveillance des routes, il ne doit son destin qu’au hasard d’une paire de chaussures : portant des sandales, il n’ose pas accompagner un ami dans un lieu prisé par des gens riches. Ce dernier lui prête des souliers neufs, il l’accompagne et croise alors un homme qui tenait un atelier de peinture. Il s’inscrit ainsi à ses cours et finit par entrer aux Beaux-Arts de Téhéran le jour, tout en travaillant la nuit.


Devenu peintre graphiste publicitaire, on lui permet de réaliser un jour un film publicitaire sur… un chauffe-eau isotherme. Il en fait un poème, repris à son grand étonnement dans le spot tv. Dès lors il apprend beaucoup des contraintes de temps imposées par le genre, pour que le spectateur soit immédiatement intéressé.


Peu à peu il apprend également la technique en s’inspirant de revues photographiques, et est sollicité pour créer une section cinéma dans l’Institut pour le Développement Intellectuel des Enfants et des Jeunes Adultes, où il réalisera son premier film Le Pain et la rue (1970), dans lequel un enfant doit ramener le pain à la maison mais ne sait pas comment faire pour éviter le gros chien qui lui barre la rue.


En réalisant dans ce lieu tous ses courts métrages avec des enfants, il arrive à éviter la censure qui sévit autant sur les gros plans de femme que sur les discours politiques. En même temps, il y construit peu à peu le personnage d’Où est la maison de mon ami, qui sortira en Europe dix-sept ans plus tard, à la faveur du dégel des frontières post conflit Iran-Irak. Primé à Locarno en 1989, ce cinéaste qui faisait déjà du cinéma depuis vingt ans dans son pays, ne quittera plus l’attention de son public en France et dans le monde.

Pour aller plus loin

> Pour en savoir plus sur son processus de création artistique (entretiens en français et en anglais) : L’Art de vivre (2003) : https://youtu.be/Mh20ifrXjhQ


> Entretien avec Abbas Kiarostami après son dernier film Like someone in love (2012) : https://youtu.be/W4fjV6PknI4


> Film de Abbas Kiarostami interrogeant des enfants sur leurs devoirs, leurs professeurs ou les punitions corporelles en famille : Homework (1989) https://youtu.be/VG2LRJdJUPo


> DVD : Vérité et Songes – A. Kiarostami par J.P. Limosin – collection Cinéma de notre temps  (MK2)


> Un document pédaogique très complet, réalisé par l'association Atmosphère 53


Où est la maison de mon ami est inscrit au catalogue du dispositif national Ecole & Cinéma. Retrouvez la fiche « En famille » (et plus si vous êtes inscrits) sur la plateforme Nanouk

Fiche rédigée par Agnès

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